Témoignages Jean-Marcel Jeanneney, ambassadeur de France en Algérie, en 1962

Jean-Marcel Jeanneney, ambassadeur de France en Algérie, en 1962

« Après la crise de l’été dernier, la situation intérieure en Algérie avait paru de stabiliser dans les jours qui suivirent la formation du gouvernement de M. Ben Bella (29 septembre 1962) .

La première quinzaine d’octobre marque incontestablement un répit et l’on put espérer à ce moment-là, une reprise de la vie normale dans l’ensemble du pays.

En réalité, cette amélioration n’a été que passagère et on constate depuis quelques semaines une dégradation en profondeur de la situation intérieure qui est particulièrement inquiétante pour ceux de nos compatriotes qui tentaient de se maintenir dans les campagnes et les petites villes.

Cette détérioration tient à plusieurs causes

I°) – Désorganisation administrative

L’Administration algérienne qui, même au plus fort de la crise des mois de Juillet et d’Août, avait vécu encore sur sa lancée, donne des signes d’essoufflement certains.

Les Administrations centrales sont les premières touchées, ce qui n’est pas sans inconvénients immédiats quand il s’agit par exemple des services de l’ordonnancement qui assurent de plus en plus difficilement le paiement des fonctionnaires. Mais c’est surtout à l’échelon local que le désordre va s’aggravant. Dans les Préfectures dont certaines sont depuis longtemps sans titulaire, le départ des derniers cadres français porte un coup sévère au fonctionnement des bureaux. A l’échelon des Sous-Préfectures, la situation est plus sérieuse encore, car le Gouvernement algérien a tendance depuis quelques temps, pour pallier le manque de personnel qualifié, à regrouper les agents les plus valables. Les arrondissements sombrent ainsi peu à peu dans la sous-administration ; plus on s’éloigne des grandes villes et d’une manière générale, de la côte, plus on retrouve un pays retombant progressivement dans son anarchie ancestrale.

L’insuffisance des services de police et de gendarmerie, encore en voie de formation, a des conséquences directes sur la sécurité. De même le mauvais fonctionnement de la justice, notamment au niveau des tribunaux d’instance, compromet le maintien de la paix publique. Nos consuls trouvent de plus en plus, dans leurs démarches visant à assurer la sécurité de nos ressortissants, des interlocuteurs fuyants et évasifs. On a l’impression que les Autorités responsables du maintien de l’ordre ont conscience de leur impuissance et ne cherchent pas, parce qu’elles sont peu confiante dans leur intervention, à s’attaquer résolument au problème de la sécurité.

Enfin, dans bien des cas, l’Administration locale se heurte à des autorités de fait qui contrarient qi contrarient son action et parfois la paralysent complètement.

Le danger d’anarchie et l’émiettement du pouvoir qui firent peser sur les bandes armées de l’ALN a largement disparu, bien qu’il subsiste encore en certains secteurs mais il renaît sous une forme nouvelle ; se sont aujourd’hui les comités de gestion constitués par les syndicats ou simplement par des meneurs locaux qui font échec à l’autorité légale et l’obligent à composer. La règlementation sur les biens vacants est généralement l’occasion de cette prise en main par des équipes de travailleurs des entreprises agricoles ou industrielles, mais il arrive que des comités de gestion se forment sur des fermes occupées par leurs propriétaires ou dans des usines qui marchent sous la direction de leurs cadres habituels. L’Autorité préfectorale essaie généralement de canaliser cette pression populaire mais n’y réussit pas toujours. La centrale syndicale elle-même ne coordonne pas les initiatives de ses comité régionaux et locaux et l’on peut dire que si l’U.G.T.A. est un facteur de désordre, l’anarchie n’est pas moins grande en son sein.

Parmi les nouvelles autorités de fait qui viennent souvent compliquer la tâche des Préfets et Sous-Préfets, il faut citer aussi les cellules du FLN que le Bureau Politique s’emploie depuis deux mois à mettre en place dans l’intérieur du pays. Il avait dû pourtant dissoudre les « comités de vigilance ». créés au mois d’août pour appuyer son action, en raison de leur zèle intempestif. Les comités du parti, qui leur succèdent aujourd’hui manifestent souvent la même agitation brouillonne et désordonnée. Il se crée ainsi une sorte d’administration parallèle constituée par les organes du parti, selon la tradition des pays totalitaires. Mais ce parti n’a ni structure ni cadres, ni liaisons et dans l’immédiat, il ne fait qu’ajouter à la confusion et gêner les premiers pas d’une administration naissante.

2°) – Indiscipline de l’A.N.P.

La reconstitution de l’A.L.N. qui fit tant parler d’elle au cours de la crise de l’été dernier est officiellement une opération réussie, mais la présence de l’Armée Nationale Populaire (nouvelle appellation de l’A.L.N.) pose en de nombreux endroits, de sérieux problèmes.

Le willayisme a à peu près disparu et c’est paradoxalement là où il subsiste sous la forme la plus nette, c’est-à-dire en Kabylie, où la wilaya III a gardé son autonomie, que l’Administration locale et l’armée, attachées l’une et l’autre à sauvegarder leur particularisme, cohabitent apparemment dans les meilleures conditions (mais le Sous-Préfet de Fort-National a été assassiné récemment et celui de Bouïra a abandonné son poste pour se réfugier en France).

Les difficultés entre l’A.N.P. et l’Administration préfectorale restent grandes en revanche dans de nombreuses régions : Constantinois, région de Bône, de Tlemcen, hauts-plateaux de l’Algérois et de l’Oranie, enfin dans tout le domaine de l’ancienne willaya VI (Sahara Oriental). Les officiers subalternes s’érigent un peu partout en potentats locaux, bafouant ouvertement l’autorité des sous-préfets et des maires. L’indiscipline s’étend parfois jusque dans les rangs des soldats et à Constantine même de nombreuses exactions ont été commises ces derniers temps par des militaires en uniforme, agissant par petites bandes, sans que leurs chefs soient en mesure apparemment de les en empêcher.

Les mesures de démobilisation prises ces dernières semaines par l’A.N.P. pour se débarrasser de ses éléments les plus douteux n’ont fait naturellement que déplacer le problème. Les démobilisés sont souvent partis avec leurs armes, et le Ministère de la Défense Nationale a dû publier un communiqué pour les inviter à les restituer sous peine des sanctions les plus sévères. Cette situation est particulièrement préoccupante dans l’ex-willaya IV qui s’est en quelque sorte « évanouie » dans la nature dans le quadrilatère Miliana-Orléans ville-Ténès-Cherchell. Dans le seul secteur d’Affreville, on estime que 1.500 hommes de l’ex-willaya IV ainsi « démobilisée » vivent encore par petites bandes sur le pays. L’A.N.P. contrôle les principaux centres et les carrefours routiers, coexistant curieusement avec ces éléments irréguliers implantés parfois à proximité de ses cantonnements.

On assistera en divers endroits à des manifestations de démobilisés réclamant du travail ou du pain. A Batna des soldats de l’A.L.N. rendusà la vie civile prétendaient ne restituer leurs armes que contre un emploi.

Enfin le retour dans leurs villages des anciens combattants du maquis a cette conséquence grave qu’il entraîne un peu partout une nouvelle flambée de représailles et de règlement de comptes contre les anciens harkis et auxiliaires de l’Armée Française. Il est probable que c’est là une des causes de la recrudescence d’assassinats enregistrés ces dernières semaines dans le Constantinois et la Petite Kabylie.

 

3°) – Chômage et misère

L’aggravation de la situation dans l’intérieur du pays résulte enfin pour une bonne part des conditions économiques désastreuses qui affectent une fraction importante de la population.

Le chômage touche un nombre considérable de travailleurs des campagnes et des villes. Le chiffre de 2 millions de chômeurs, évidemment invérifiable, est couramment cité par les Autorités algériennes. La guerre a laissé d’autre part derrière elle une masse misérable de « personnes déplacées », habitant des zones interdites, qui regagnent leur pays d’origine, ou des réfugiés rentrant du Maroc ou de Tunisie.

La récolte des grains en 1962 a été bonne, mais elle a été pillée un peu partout, et si les colons français ont été largement spoliés, il semble, assez paradoxalement, que les populations rurales des environs n’en aient pas toujours bénéficié, au point que la famine menace déjà ; Les récoltes ont souvent été vendues par l’A.L.N. à son profit, des accapareurs ont stocké le grain en espérant le vendre à bon prix plus tard, et aujourd’hui les vivres manquent. Ainsi s’expliquerait dit-on la diatribe vigoureuse de M. Ben Bella, au cours de son voyage à Bougie, contre les intermédiaires qui « affament le peuple ». De fait, la disette a fait son apparition en plusieurs régions, y compris dans les départements céréaliers par excellence, comme ceux de Sétif et de Tiaret et des incidents sanglants ont eu lieu (à Aflou notamment). La misère qui gagne explique le nombre croissant d’Algériens qui tentent de partir pour la France, emmenant souvent leurs familles avec eux.

Beaucoup de ces difficultés étaient prévisibles, mais elles se sont accumulées soudainement, au sortir de trois mois de crise.  Qui avaient fait perdre à l’Algérie un temps précieux. Le gouvernement de M. Ben Bella doit les affronter alors que les structures du nouvel état ne se sont pas encore mises en place. Il faut reconnaître qu’il s’efforce d’y faire face, bien qu’il donne parfois rigueur que les circonstances exigeraient (par exemple en ce qui concerne la répression du banditisme).

En réalité les dirigeants algériens actuels sont déchirés entre l’œuvre à réaliser, qui serait celle d’un gouvernement de restauration, prudent et empirique, et la volonté révolutionnaire qui les a animés pendant 7 ans, et qui aujourd’hui dans l’Algérie qu’il faut remettre en route, s’applique si mal aux faits.

Ils cèdent parfois à cette tentation révolutionnaire et lancent alors, à propos de la réforme agraire par exemple, ou des nationalisations, des idées dangereuses à travers le pays. Pressés par les nécessités immédiates, ils font heureusement d’autre part, et plus utilement, une politique réaliste de remise en ordre.

A Alger même, dans les ministères, un travail d’organisation s’effectue actuellement avec le concours de fonctionnaires français venus en mission au titre de la coopération. Cette action au somment devrait porter ses fruits mais avant qu’elle ne fasse sentir ses effets aux différents échelons de l’Administration, il est probable que l’intérieur du pays aura glissé dans un état de sous administration et de désordre latent d’où il sera difficile de le tirer.

Les rapports unanimes de nos consuls constatent ce glissement général des départements algériens vers un « niveau de vie » qui ne sera nullement comparable à celui que la France avait artificiellement assuré à l’Algérie.

Cela était sans doute une des conséquences inévitables de l’Indépendance mais les Accords d’Evian, s’ils avaient pu être appliqués dans le contexte prévu, en auraient limité l’ampleur et nos compatriotes auraient pu, sans trop de mal, s’adapter aux conditions nouvelles qui leur auraient été faites. Aujourd’hui ils ont le sentiment, au moins dans les campagnes et les petites villes, qu’il n’y a plus de place pour eux dans un pays livré au marasme économique et au désordre administratif ; à moins d’un sérieux redressement que l’évolution des dernières semaines ne permet pas d’espérer, il est probable que nos ressortissants devront tirer les conséquences d’un état de fait irréversible, et renoncer à se maintenir, avec une installation permanente, dans l’intérieur du pays.

Il est de plus en plus clair que la colonie française n’a de chances de subsister qu’à Alger, et dans quelques grandes villes, qui resteront peut-être comme les façades modernes et occidentales d’un pays retombé pour de nombreuses années en arrière.

Signé : J.M JEANNENEY

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