Le Moyen-Age

La conquête Arabe et les royaumes kharijites

 

Les premiers raids

En 647, Ib’n Saïd attaque l’armée byzantine dans la plaine de Sbeïtla, où il l’écrasa. En 648, quand les byzantins lui proposèrent une énorme indemnité de guerre pour qu’il quittât la Byzacène, il accepta volontiers et regagna l’Egypte avec tous ses trésors ; L’expédition n’avait guère duré plus d’un an. Si brève fut-elle, elle avait porté un rude coup à la domination byzantine. Dans la Byzacène méridionale, pillée et dépeuplée, les tribus berbères échappaient au contrôle de Carthage. La mort du patrice ajoutait au désordre et aux rivalités chroniques.

En 665, l’ancien chef du parti omeyyade d’Egypte, Mo’awiya-ibn-Hodaïj, pénétra sur ordre du calife, en Byzacène, vainquit une armée byzantine débarquée à Hadrumène, enleva et mis à sac la forteresse de Jaloula, puis retourna en Egypte chargée de butin.

Vers une occupation permanente

Peu de temps après « Oqba ibn Nafi », qui avait déjà exécuté un raid brillant dans le Fezzan, organisa une troisième expédition, qui différa des deux autres en ce qu’elle aboutit à un établissement permanent. C’est en 670 qu’il fonda, au cœur de la Byzacène, dans une vaste plaine semi-désertique, Kairouan, après avoir débarrassé la place de tous les animaux féroces et reptiles qui la hantaient en prononçant trois jours de suite une formule rituelle. Il aurait prononcé cette phrase : « Je suis d’avis de construire une ville qui puisse servir de place d’armes à l’islamisme jusqu’à la fin des temps ». Place d’armes, contre les Byzantins qui pouvaient utiliser les villes côtières pour une offensive, mais surtout contre les Berbères de l’Aurès  qui représentaient dorénavant les seuls adversaires redoutables. Kairouan face à l’Aurès, que les conquérants s’étaient contentés de tourner, restait la tête de ligne des opérations et le grand gîte d’étapes entre le Maghreb et l’Egypte ; A ce moment la Berbérie était en principe dans l’obédience de Constantinople, sous l’autorité du patrice Grégoire, commandant à Carthage, tandis que Tanger, l’autre pôle de la Berbérie, était au pouvoir des Goths d’Espagne.

Face à ces deux puissances, submergées à leur tour par le nouvel envahisseur, les Berbères observaient les mouvements de leurs trois conquérants. « Le droit de commander au peuple berbère appartenait alors à la tribu d’Auréba et fut exercé par Koceila. Ce chef berbère fut d’abord chrétien ; il se converti ensuite à l’islam en entraînant tous les siens dans la foi nouvelle, sans doute pour échapper à « la honte de devoir payer l’impôt » dont les Arabes frappaient le non convertis.

Or à cette époque, d’après l’historien Ibn Khaldoun, les preuves d’un grand développement du christianisme abondent de toutes parts. A chaque instant les Arabes trouvent sur leur route des chefs berbères chrétiens. « Les Berbères de l’Ifrikïa et du Maghreb, dit-il, vivaient sous la domination des Francs et professaient le christianisme, religion suivie également par les Francs et les Grecs. »

Koceila choisit son heure pour tenter de bouter l’envahisseur. Il est fait prisonnier, traîné à travers les Maghreb, à Volubilis, à Tanger et dans le Souss. Ramené à Kairouan, il s’échappe et bientôt son rôle s’affirmera comme celui d’un héros de l’indépendance berbère.

Entre temps, le patrice Grégoire avait tenté la concentration de 120.000 hommes, la plupart Berbères, contre une armée de 20.000 guerriers arabes. Il fut battu.

Ibn Khaldoun n’hésite pas à dire que cette première grande défaite berbère constitue la grande victoire de l’islamisme sur le christianisme. Cette rencontre, dit-il, amènera la déroute des chrétiens, la mort de leurs chef ». C’est-à-dire du patrice Grégoire.

Il n’est pas sans intérêt de souligner, d’après En-Noweiti, que les Arabes tentèrent de soumettre Grégoire en lui offrant, soit de se convertir à l’islam, soit de payer un tribut. Tout au cours de la domination arabe, depuis Kairouan jusqu’à Tolède, nous retrouverons des traces de cette politique fiscale. Elle aura, tout au cours de l’histoire de la conquête arabe, une importance primordiale, plus particulièrement en Espagne.

l’Ifrikïa devenait alors province d’Egypte. Mais la résistance berbère ne tarda pas à se manifester à nouveau.

La personnalité de Koceila se dessine et s’affirme. A la tête de berbères chrétiens, il n’hésite pas à se lancer contre Ocba qui revenait de sa fructueuse campagne au « lointain Maghreb », où il avait converti à l’islamisme les Sanhadja païens et des berbères chrétiens. La guerre a donc bien un caractère religieux. L’Arabe se bat pour sa foi, mais sa récompense reste toujours du pain et des dattes. Koceila battit Ocba à côté de Biskra et le tua au cours du combat, et rallia Kairouan où, pendant plusieurs années, il régna sur les Berbères. Pour répondre aux vexations et aux tortures dont il avait été victime de la part d’Ocba, pendant sa longue captivité, il « avait accordé grâce et protection à tous les Arabes restés en Ifrikïa.

En 686, nouvelle offensive arabe au cours de laquelle Koceila trouve la mort. « Cette bataille dit Ibn Khaldoun, ayant coûté aux Berbères, la fleur de leurs troupes, infanterie et cavalerie, brisa leur puissance, (….) et fît disparaître à jamais l’influence des Francs » qui commandaient souvent les troupes berbères.

Un nouveau gouverneur arabe, Hassan, se préoccupe de liquider le pouvoir de byzantins : il prend Carthage et souhaite soumettre les Berbères de l Aurès.

C’est alors qu’apparaît, l’héroïne berbère : La Kahena, qui pratiquait le judaïsme.  Comme de nombreux berbères du djebel Nefouça, dans l’Aurès, et les régions montagneuses du Maghreb.

A la tête de sa tribu d’origine, les Djeraoua de l’Aurès, elle fait face au général arabe Hassan sur tous les points. Celui-ci est battu après une bataille où la plupart de ses hommes sont faits prisonniers. Cinq ans après face à une nouvelle offensive d’Hassan elle adopte la politique de la terre brûlée. Celle-ci la mena à l’échec. Elle demanda à ses enfants de se rendre à l’ennemi et de se convertir à l’islam avant qu’elle livre son dernier combat, qu’elle perdit. Comme conséquence de leur défaite les berbères durent fournir 12.000 hommes à Hassan. C’est à la suite de cette victoire qu’Hassan réoccupe Kairouan ; puis il occupe Carthage en 695. En 697, la ville est reprise par les Byzantins, puis définitivement conquise en 698, à la suite de quoi elle fut  détruite de fond en comble. L’aide apporté aux byzantins par le roi wisigoth d’Espagne qui redoutait à juste titre que les musulmans ne s’arrêtent pas à Gibraltar ne suffit pas pour sauver la ville.

Premières conversions de Berbères à l’Islam

C’est alors que s’ouvre une ère de paix et de prospérité durant laquelle Hassan réorganise l’administration, et commence son oeuvre de conversion, en particulier les Berbères Bernès qui pratiquaient le christianisme.

Pour maintenir l’ordre les chefs arabes surent exploiter auprès des sédentaires de la plaine les exactions des montagnards. La lutte entre les deux types de berbères, hommes de la plaine et hommes des montagnes devait singulièrement faciliter la domination arabe, d’autant que la lutte se compliquait encore des exactions des grands nomades du désert. En définitive la victoire arabe a surtout été due à l’esprit de division des Berbères, à cette absence de cohésion, de volonté commune devant le danger. Sous la pression des vainqueurs les indigènes se réfugient dans la montagne et leurs agadirs [1] La plaine « désoccupée » se soumet à l’envahisseur qui ne pénètrera jamais en montagne. Et c’est de cette montagne cependant que partirent les grands mouvements libérateurs.

Dans la plaine restée aux mains des envahisseurs, les populations se divisèrent en deux classes :

Celle des convertis à l’Islam qui ne payent pas l’impôt, celle des non-convertis assujettis à l’impôt. Tous se montrent récalcitrant à la doctrine nouvelle : en 70 ans, « depuis Tripoli jusqu’à Tanger, les populations berbères apostasièrent douze fois, et l’islamisme ne fut solidement établi chez elles qu’après la conquête du Maghreb et le départ de Mouça Ibn Noceir et de Tarik pour l’Espagne.

Cependant chacun veut échapper à « la honte de payer impôt » parce que l’impôt de non-converti est le signe de la défaite et de la servitude. En effet, la grande industrie de la guerre a toujours été pour les Arabes un moyen de profiter fiscalement de leurs victoires : d’où l’impôt sur le vaincu qui ne se rallie pas à l’Islam. Mais ceci explique la tiédeur du prosélytisme des musulmans, qui n’avaient pas avantage à multiplier leurs conversions dans la crainte de ruiner leur trésor comme aussi la mesure de la conviction de nouveaux convertis, qui ne voyaient, dans l’adhésion à la foi nouvelle, qu’un moyen d’échapper à l’impôt.

Hassan, à la suite de la défaite de la Kahena, demanda aux tribus berbères de l’Aurès, en gage de loyauté et de soumission, de lui fournir 12.000 hommes. Ces derniers formeront ainsi l’ossature de l’armée qui,, après avoir franchi le détroit de Gibraltar, parti au début du VIIIème siècle à la conquête de l’Espagne. Néanmoins, ils restaient des vaincus, et en Espagne leur part de butin sera toujours inférieure à celle des Arabes.

- L’adoption de « l’hérésie kharidjite »

Après avoir utilisé comme moyen de résistance à l’envahisseur arabe l’arme de « l’apostasie », ils adoptèrent « l’hérésie kharidjite ». Celle-ci créée à l’initiative du gendre du prophète, Ali, en 656 en Irak, proclamait, entre autres, l’égalité des musulmans, sans distinction de classe ni de race, ni de classes. Elle prohibait d’autre part, le luxe, le tabac, la musique, et les jeux.

Comment se ralliement s’explique-t-il ?

Certains auteurs ont expliqué que le Berbères s’attache plus facilement aux personnes qu’aux choses, à la famille qu’au clan, à la tribu qu’à la notion de « patrie territoriale » qui repose non sur un fait, mais sur une conception. Or le schisme kharidjite, tout comme le bouddhisme, repose sur une question de personne, non sur une question de dogme : de même que le Berbère chrétien s’était fait donatiste, le Berbère musulman se fera kharidjite non par conviction, mais par esprit d’opposition et parce qu’il lui plaît, par tempérament, de se rallier à la cause d’une personne plutôt qu’à celle d’une idée.

Il est possible d’entrevoir une autre raison. Au moment de la lutte pour le Khalifat, les orthodoxes estimaient que le Khalifat devait revenir à un descendant de Mouhammed ou à quelqu’un de la tribu des Coreich. Il s’agissait, manifestement, de créer, de maintenir et d’instituer un titre héréditaire, donc de constituer un pouvoir aristocratique. On comprend dès lors le ralliement en masse des Berbères à la cause du rigide kharidjisme qui avait pour effet de briser cette prétention au profit d’un pouvoir à base démocratique. Cet esprit d’opposition des Berbères devait aller jusqu’à la révolte puisqu’en 721, ils tuèrent le gouverneur arabe Yazid-Ibn-Moslem et qu’en 740 ils se soulevèrent encore en se ralliant à un chef berbère autrefois chrétien, mais rallié à une secte kharidjite appelée « secte des cofrites »  ; à Tanger, un berbère se déclare khalife (741) ; enfin un Zénète, à la tête des berbères kharidjites, écrase les Arabes sur les bords du Chelif, dans une bataille dite « Combat des nobles ». Ce succès fut le signal de la révolte dans tout le Maghreb. En 742, le khalife, pour essayer de sauver la situation, dut envoyer 12.000 syriens avec des renforts égyptiens et tripolitains.  Les Berbères écrasèrent les Arabes sur les bords du Sebou. L’armée arabe dut fuir en déroute : les Syriens passèrent en Espagne et les Egyptiens de retirèrent en Ifrikiya. L’arrivée d’un nouveau général avec de puissants renforts à Kairouan changea momentanément la donne puisque les Berbères furent battus à la bataille d’El Carn. A la suite de cette défaite toutes les Tribus Berbères se soulevèrent, celle des Zenadajas se frit remarquer par sa violence au combat, et son action offensive la conduisit jusqu’à Tripoli. En 749 les Arabes réussissent à reprendre Tlemcen et le Maghreb. En 758 une nouvelle révolte Berbère : Les Nefzaouas prennent Kairouan, L’Aurès s’associe à leur cause. Tous les chefs arabes sont massacrés, les mosquées violées : c’est la guerre de religion qui continue. En 759 les Berbères sont à nouveau maîtres du pays. Les Arabes réagissent. Un nouveau gouverneur d’Egypte, à la tête de renforts, peut reprendre Kairouan, en 761. Mais le Berbères, à partir de ce moment, se groupent en montagne, dans des positions invulnérables, sous la forme de véritables états berbères.

- Naissance d’Etats berbères

En 762, le chef Berbère Ibn Rostem fonda à Tahert, près de Tiaret, la cité estivale des sahariens, un royaume ibadite affilié au kharidjites. Ce royaume se développa au cours des VIIIème et IXème siècles sur toute la portion des steppes s’étendant du Djebel Nefoussa, en Tripolitaine, à Tahert, c’est - à-dire en bordure de la partie désertique où l’ascétisme des kharidjites rostémides pouvait fleurir à l’aise. Toutes les tribus soumises à cette royauté nouvelle se composaient d’Aurésiens et de Zénètes, c’est-à -dire de tout ce que la Berbérie contenait de plus rudes Berbères : désert aux hauts-plateaux et aux steppes, « vêtus à la façon des Touaregs », et dont les femmes étaient lettrées.

Souvent les Arabes tentèrent d’amener les imams de Tahert à constituer une aristocratie, en vue de profiter pur eux-mêmes de certains privilèges ainsi établis : c’est là qu’apparaît la différence marquée qui oppose le tempérament aristocratique de l’Arabe à l’esprit démocratique du Berbère.

Peut-être faut-il voir dans cette haine congénitale du Berbère contre toute idée de hiérarchie, non seulement la cause de la chute du royaume kharidjite de Tahert sous la pression des Arabes chiites (911), mais aussi la stagnation de l’idée d’état qui n’a jamais pu cristalliser ni prendre forme.

[1] mot qui signifie « grenier collectif fortifié » en tachelhit, en tifinagh ⴰⴳⴰⴷⵉⵔ, en arabe أڭادير.

banniere.jpg